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[Côte d’Ivoire] Scandale au centre de santé de Vridi 3: des faits qui accablent le ministère de la Santé #santé

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L'établissement sanitaire urbain communautaire de Vridi 3, Zimbabwe qui attende de fonctionner dans les normes

-Des cas de mauvaises prises en charge et de décès signalés

-Les populations réclament un centre de santé urbain communautaire

Depuis 1999, la communauté de de Vridi 3 au quartier, ‘’Zimbabwe’’  dans le sud d’Abidjan, est dans l’attente de l’inauguration de son établissement sanitaire urbain communautaire. L’accouchement de Mme Sinaré Barakissa, suivi de saignement abondant le 7 août 2016, dans cette structure sanitaire ouverte et gérée par le ministère de la Santé sera l’élément déclencheur d’une crise qui en dit long.

Dame Sinaré Barakissa en pleine convalescence.

Retour sur des faits qui donnent froid dans le dos. Mauvaises prises en charge des patients, dérapages concernant la qualité des soins, dysfonctionnement de l’établissement sanitaire, nombreuses plaintes etc., sont des maux qui se confondent avec les activités de cette structure sanitaire. En dépit de ces manquements, l’inauguration de ce centre de santé en 2017, pour lequel le ministère de la Santé de l’Hygiène publique observe un mutisme, en rajoute à la longue liste des souffrances de la communauté.

Pour mieux comprendre le mal qui ronge la communauté de de Vridi 3, il faut remonter en 1999. C’est en cette période que cette structure sanitaire a été construite dans ce bidonville appelé communément ‘’Vridi-Zimbabwé’’. Il fait partie de la politique sanitaire de proximité qui consiste à rapprocher les établissements sanitaires des populations et de confier la gestion et le fonctionnement à la communauté.

Pour respecter le fonctionnement selon les textes qui régissent les établissements urbains communautaires, la communauté avait porté leur choix (à cette époque), au cours d’une assemblée générale extraordinaire à la tête de la présidence du conseil d’administration sur le capitaine des douanes ivoiriennes, Akré Jean-Baptiste. Malheureusement, l’élu de la communauté est décédé et l’infrastructure n’a jamais été inaugurée à cause du coup d’État de 1999.

Dix-huit ans plus tard, le chef de quartier, Djédji N’Guessan Augustin se souvient : « C’est à partir de cette période que tout ce nous vivons aujourd’hui a pris forme.»

Le chef de quartier, Djédji N’Guessan Augustin

Quand le centre la Santé fonctionne en violations des règles. Le 21 septembre 2016, le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique va procéder à la fermeture du centre de santé à cause de l’accouchement de dame Barakissa qui a soulevé la colère de la communauté. Jusqu’à cette date, la structure sanitaire était gérée par la direction du district de Port-Bouët et un médecin-chef nommés par le ministère de la Santé. Les agents ne rendaient compte qu’au ministère de la Santé et non à la communauté.

Ce dysfonctionnement va ouvrir la voie à des dérapages dans la qualité des soins, les mauvais accueils, et autres dérives qui ont poussé la communauté à manifester vigoureusement sans avoir gain de cause. « En 2013, une mauvaise qualité des soins, administrée à une patiente avait soulevé la colère de la communauté qui a réclamé la gestion du centre à travers la mise en place d’un conseil d’administration», révèle le chef de quartier.

À l’en croire, à cette époque l’inspection du ministère de la Santé y a diligenté une enquête, mais les attentes des populations sont restées sans suite.

La communauté a remis le couvert quand, trois ans après, l’affaire Barakissa a éclaté le 7 août 2016. Mais, grande fut leur surprise de constater que le ministère de la Santé s’empresse de fermer la structure le 21 septembre 2016.

Historique de ce que les journaux ont qualifié de ‘’l’affaire Barakissa’’. En faisant le déplacement à la maternité de ce centre de santé le 7 août 2016 à 3h30min du matin, dame Sinaré Barakissa 42 ans, mère de 4 enfants, était loin de s’imaginer qu’elle allait perdre à jamais son utérus et subir plusieurs opérations infructueuses au CHU de Treichville.

En effet, après avoir accouché normalement par voie basse à 4h15 min ; Mme Sinaré Barakissa est confiée par la sage-femme de service à l’aide-soignante pour le reste des soins. C’est au cours des dernières opérations que cette dernière va mutiler certaines parties génitales de dame Sinaré Barakissa.

Comme conséquence : elle va saigner abondamment et être transportée d’urgence à l’hôpital général de Port-Bouët qui, à son tour va l’évacuer à la maternité du CHU de Treichville où elle va subir l’ablation de son utérus, puis deux autres interventions chirurgicales.

La pauvre dame n’était pas au bout de ses peines, puisqu’elle est transférée aux urgences médicales où elle subira plus de cinq interventions chirurgicales dues à d’autres complications.

Elle aura vu des vertes et des pas mûres, lutter contre la vie et la mort. Quant à son époux, Sinaré Madi, vendeur ambulant, il a supporté les coûts des différentes opérations, des hospitalisations et achats des médicaments grâce à la solidarité de la communauté de Zimbabwé et des parents de son épouse.

Elle a, certes regagné le domicile après plus de huit mois d’hospitalisation, mais époux a saigné. Pendant son hospitalisation, l’époux devrait payer chaque trois jours, la somme de 11.200 FCFA. Ce, sans compter les différents coûts d’opération. « Elle peut se déplacer seule, mais pas sur de longues distances. Le pire est derrière nous », explique M. Sinaré.

Cependant, il se rappelle des dernières taxes imposées par la sage-femme après l’accouchement compliqué de son épouse.

Une sage-femme ‘’fictive’’. Après la naissance de celle qui porte, désormais le nom, Sinaré Zénabe Soumaya, la famille n’aura pas le temps de la fêter. Son père, se verra imposer la somme de 24.000 FCFA, pour le Kit de l’accouchement du nouveau-né.

Pris entre le marteau de l’évacuation de son épouse et l’enclume de la survie de celle-ci, il s’acquitte de la somme, pour que la famille soit “libérée.” « Les 24.000FCFA ont été réparties comme suit: 21.000 FCFA pour l’accouchement, 1.000 FCFA pour le savon en poudre, 1.000 FCFA pour le désinfectant, et 1.000 FCFA pour le morceau de savon », se rappelle-t-il.

Dans le carnet mère-enfant, la sage-femme par qui tout le malheur est arrivé n’a pas pris soin de mentionner son nom.

En revanche, le carnet précise les observations suivantes:

Accouchement

Age de la grossesse: 9 mois.

Accouchement: normal

Dystocie: non

Délivrance normal: oui

Artificielle: non

Poids du placenta: 450 grs

L’observation de la sage-femme: 10 UI de synto ou IM

Suite de couche normale: non

Etat de l’enfant à la naissance

Sexe: F

Poids: 3000 grs

Taille: 46 cm

PC: 33 cm

Informé de la situation, le directeur du district de l’aire sanitaire (DD), Angaman Ekponon Dominique, qui sert de relais entre le ministère de la Santé et la structure sanitaire a exigé que la somme de 24.000 FCFA soit restituée à Sinaré Madi. « J’ai refusé de prendre cet argent pour éviter des histoires », a expliqué l’époux de dame Barakissa.

Approché, Angaman Ekponon Dominique nous a conseillé de nous rendre au ministère de la Santé à qui il “rend compte.” « Je n’ai pas le droit de parler des activités que nous menons à un journaliste. Je vous prie de prendre attache avec le ministère, s’il m’appelle pour me donner un avis favorable, je peux m’exprimer », a coupé court notre interlocuteur.

Au ministère de la Santé, le service communication s’est contenté de nous indiquer que le centre de santé est fermé.

L’une des fiches de sortie

 

 

La patiente annoncée “morte” à son arrivée au CHU de Treichville. «Au moment où nous arrivions à l’hôpital de Port-Bouët, mon épouse saignait abondamment et avait perdu connaissance. Les responsables nous ont transférés au CHU de Treichville », se souvient Sinaré Madi.  Là encore, lui et tous ceux qui l’accompagnaient n’étaient pas au bout de leurs peines.

Le premier homme soignant qui est venu prendre le pouls de la victime aurait annoncé sa mort, d’où un attroupement à l’entrée du service de l’urgence suite aux cris de lamentation de la famille.

Un attroupement qui n’a pas laissé indifférent un médecin qui, selon les témoignages de Sinaré Madi a, à l’aide de son stéthoscope découvert que dame Sinaré Barakissa respire. «Cela a coïncidé avec la descente du boulot de l’une des filles de notre quartier qui travaille au CHU. Elle s’est démenée de nous aider pour que mon épouse reçoive les premiers soins.»

La dernières des cinq différentes opérations subies par dame Sinaré Barakissa, s’est terminée par l’ablation de son utérus. Malgré le courrier d’aide, tant au ministère de la Santé et de l’Hygiène publique qu’au ministère de la Solidarité, de la Femme et de la Protection de l’Enfant, la famille n’a reçu aucune assistance, si ce n’est ‘’l’aide personnel du directeur du CHU.’’ « C’est à la 4eme opération que nous avons reçu la somme de 132 mille FCFA des mains du directeur général du CHU. Il a précisé qu’il le faisait pour nous aider à payer les médicaments », explique Sinaré Madi.

Quant à l’achat des médicaments, après chaque consultation, la charge est revenue à l’époux. « Je ne dépense pas moins de 20 mille FCFA pour l’achat des médicaments, à chacun des rendez-vous », se rappelle-t-il.

L’un des différents reçus de paiement de la salle d’hospitalisation

Le jeu trouble du ministère de la Santé. Conscient du dysfonctionnement de la structure sanitaire de proximité, le ministère de la Santé accepte enfin de rendre le centre de santé à la communauté, sans donner les coudées franches à la communauté pour son fonctionnement.

Depuis, le 22 juillet 2017, la gestion et le fonctionnement ont été confiés par la communauté à Traoré Saïdou qui a mis en place son Conseil d’administration. Ce, pour respecter les dispositions légales qui régissent les établissements sanitaires urbains communautaires.

Malgré toutes ces dispositions, le centre de santé de Vridi 3 n’est pas encore fonctionnel. Les différents rendez-vous (les dates du 21 et 27 décembre 2017) donnés par la direction de la santé communautaire du ministère de la Santé pour la réouverture n’ont pas été respectés. Et les problèmes s’accumulent. « Seul le dispensaire ouvre jusqu’à 15 heures pour recevoir des cas de blessés. Mais, là encore, le service ne dispose pas de laboratoire », affirme le chef du quartier.

Face à cette autre situation, le nouveau PCA implore la bienveillance du Dr Goudou Raymonde Coffie, ministre de la Santé : « Nous demandons l’ouverture urgente de la structure parce qu’il ne se passe pas de nuit sans que les familles des femmes en travail ne me réveille en pleine nuit. Le quartier a enregistré trois cas de décès dont une femme après accouchement et deux nourrissons, tous à domicile.»

Le PCA n’a tort. Dans l’attente de l’ouverture de la structure officiellement, Mme Kéita W. Traoré Agali a perdu la vie après avoir accouché à domicile le 25 novembre 2017. L’enfant est en vie, mais la mère ne verra jamais son enfant.

Les souffrances des populations s’accumulent avec les décès de deux bébés à la naissance dans le même mois de novembre. Approché, les parents préfèrent garder l’anonymat et souhaitent l’ouverture de la structure.

À la direction de la santé communautaire, selon le chef du village, le responsable évoque ‘’une mission de prospection’’ avant l’ouverture du centre. Quant à la communauté, elle ne jure que par l’ouverture du centre pour éviter les multiples déplacements,à Vridi-Canal ou à Vridi-Cité. Des établissements sanitaires dont l’accès est très difficile à cause du mauvais état de la piste qui relie ‘’Zimbabwé’’ et ces structures. Elle a même payé des uniformes pour ‘’fêter’’ l’évènement et oublier les mauvais souvenirs.

Sériba Koné

Encadré

Une politique de santé de proximité à vulgariser

La création des établissements sanitaires urbains à base communautaire en Côte d’Ivoire prend sa source de l’Initiative de Bamako (IB), lancée lors d’une conférence en 1987, en tant que politique de relance de la stratégie des soins de santé primaire définie à la conférence d’Alma Ata en 1978.

Par ailleurs, c’est en 1992 que le Projet Santé Abidjan (PSA) va aboutir à la naissance des premiers établissements sanitaires urbains à base communautaire en Côte d’Ivoire. En dépit de l’immensité des espoirs qui prévoit un certain niveau de recouvrement des coûts (fixation de tarifs des prestations) et une participation communautaire avec création de comités de gestion, le projet a du mal à décoller.

Plus de vingt ans après, la Côte d’Ivoire n’enregistre que 37 établissements tous concentrés dans le district d’Abidjan. Cependant, la politique de relance a abouti à la mise en place d’un certain nombre d’activités de soins (paquet minimum de soins) visant, notamment à l’amélioration des soins de la mère et de l’enfant et le contrôle des endémies. Il concerne particulièrement la vaccination, l’offre de soins primaires, la vente de médicaments génériques (politique de médicaments essentiels, visant à en faciliter l’accès). Ce qui traduit une volonté de décentralisation de la gestion des systèmes de santé publique. En revanche, ces structures communautaires affichent une nette amélioration dans la transparence de leurs activités.

La gratuité de certaines prestations est prévue comme, par exemple, la vaccination des enfants (plan élargi de vaccination) ou encore dans le domaine de la protection maternelle et infantile. Des mesures qui donnent la confiance à la communauté de l’aire sanitaire.

Mieux, l’éducation pour la santé que donnent ces établissements sanitaires urbains communautaires, joue un rôle important au sein des populations. La communauté garde beaucoup d’espoir en ces structures qui font plus de 80% des accouchements par an, selon les statistiques de la direction de la Santé communautaire.

Le projet a pu contribuer à l’amélioration de certains indicateurs dans le domaine de la santé, mais beaucoup reste à faire.

Sériba K.

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